La nappe nourricière, la flûte et le couteau enchantés

                                                                         

« ll y avait une fois trois frères qui exploitaient en commun une ferme ; et ils allaient chaque semaine, l’un après l’autre, au marché de la ville voisine, en vendre les produits.

L’ainé des trois frères partit un jour pour le marché. Il portait des raisins dans sa hotte. Il fit rencontre d’une bonne vieille qui lui dit :

« — Où vas-tu, homme, avec ta hotte ?

— Je vais au marché.

— Et qu'est-ce que tu vas vendre au marché ?

— Des cornes, la vieille, dit l’homme en plaisantant.

— Vends donc des cornes, puisque cornes tu veux vendre. »

L’aîné des frères continua sa route en riant. Mais quand il fut arrivé au marché et qu'il se disposait à mettre en montre ses raisins, il ne trouva plus que des cornes dans sa hotte. Vous pensez bien qu'il ne se vanta pas de l’aventure.

La semaine suivante, le second frère partit pour le marché avec une hottée de pommes reinettes. Il fit rencontre de la bonne vieille qui lui dit comme à son aîné :

« — Où vas-tu, homme?

— Je vais au marché.

— Et qu'est-ce que tu vas vendre au marché ?

— Des crapauds, la vieille, dit l’homme en plaisantant.

— Vends donc des crapauds, puisque crapauds tu veux vendre. »

Le second frère continua sa route, en riant de la vieille. Mais quand il fut arrivé au marché et qu’il se disposait à mettre en montre ses pommes reinettes, il ne trouva que des crapauds dans sa hotte. Il ne se vanta pas non plus de l'aventure.

La semaine suivante, ce fut le tour du jeune frère d'aller au marché, et il remplit sa hotte de légumes frais.

Bien. La vieille l'attendait à la même place où elle avait attendu ses aînés, et elle lui fit les mêmes questions :

« — Où vas-tu, homme”?

— Je vais au marché.

— Et qu'est-ce que tu vas vendre, au marché ?

— Des légumes frais.

— Des légumes”? dit la vieille, est-ce que tu les vends bien cher”?

— Je les vends ce qu'ils valent. Mais si vous voulez en tâter, la mère, vous en aurez pour votre pot, et sans rien payer.

— Merci, les légumes ne me font pas faute et mon jardin en produit en toute saison. Maïs je veux te récompenser de ta politesse pour une vieille femme ». 

En disant cela, la vieille tira de sa poche un morceau de toile et le donna au marchand : « Quand tu auras faim et soif, dit la vieille au marchand, il te suffira d'étendre cette nappe où tu voudras, et tout ce que tu souhaiteras de vin et de victuailles y viendra tout de suite, et il y en aura assez pour satisfaire ton appétit ».

Le marchand prit la nappe, tout ébaubi, et la vieille mettant encore la main à sa poche, en tira une flûte : « Prends aussi cette flûte, dit la vieille ; toutes les bêtes qui l’entendent, si loin qu’elles soient, viennent se réunir autour de celui qui en joue. Avec elle un berger n’a pas besoin de chien ». 

Le marchand prit la flûte, encore plus étonné, et la vieille tira de sa poche un couteau : « Prends encore ce couteau, dit la vieille ; il te préservera de toute attaque de bêtes et de gens. Tu n'auras pas besoin de frapper pour faire tomber ceux qui te menaceront ; il te suffira de l'ouvrir ».

Le jeune homme serra les trois présents de la vieille et alla vendre ses légumes. Puis il se dit qu’il serait bien agréable de courir le monde sans avoir besoin de rien faire et sans rien craindre ; et, au lieu de retourner à la ferme, il s’en alla tout droit devant lui. Il avait fait l’essai de la nappe et en avait été satisfait ; il voulut aussi faire l'essai de la flûte et du couteau. Dans le pays vivait alors un très riche propriétaire, qui se trouvait fort embarrassé. Tous les soirs il manquait une tête au troupeau qu’il envoyait à la montagne. Il avait beau exciter le zèle et l’attention de ses bergers, il avait beau changer de berger pour son troupeau, un serpent, caché on ne sait où, parvenait : à enlever chaque jour un mouton.

Le jeune homme pensa qu’il ne trouverait jamais plus belle occasion d'user des talismans de la vieille et il offrit ses services au propriétaire. Le propriétaire compta ses moutons, les fit compter au pasteur et les lui remit à la grâce de Dieu.

Arrivé sur la montagne, le pasteur étendit la nappe nourricière, se fit servir un bon déjeuner, puis s’étendit sur l'herbe pour faire sa digestion, sans s'occuper des moutons. Quand le soleil fut sur le point de se coucher, il s’éveilla et joua de la flûte pour réunir le troupeau. Aussitôt les moutons accoururent de tous les coins de la montagne et se réunirent autour de lui.

Mais en même temps accourut aussi un Eren-Sugué, d'un aspect effrayant, qui répondait, comme les moutons, à l'appel de la flûte. « Voilà le mangeur de moutons, se dit le berger ; essayons du couteau après avoir essayé de la flûte ». Le berger tira son couteau et l’ouvrit et le Eren-Sugué tomba mort. 

Le maître attendait avec impatience le retour de son troupeau. Il compta deux fois les moutons et fut bien content de voir qu'il ne lui en manquait pas un.

Le lendemain ce fut la même histoire. Arrivé sur la montagne, le berger permit aux moutons de paitre en liberté, se fit servir à déjeuner par la nappe, fit sa sieste et joua de la flûte, avant le coucher du soleil pour réunir le troupeau. Comme la veille, les moutons arrivèrent pêle-mêle, et derrière eux un autre Eren Sugué, avec trois têtes, gueules béantes. Le berger ouvrit son couteau et la bête tomba morte. Le maitre attendait et fut bien content de voir qu'il ne lui manquait pas un mouton. Mais quand le surlendemain le berger eut joué de la flûte pour réunir son troupeau, il entendit comme un coup de tonnerre en haut de la montagne et vit rouler au-dessus de lui quelque chose d'aussi grand qu’une meule de moulin. C'était un troisième Eren-Sugué qui menaçait de l'écraser. Mais la bête s’arrêta et se roidit net aussitôt que le pasteur eut ouvert son couteau.

Cependant un mouton manquait. Le jeune homme porta ses regards de tous côtés et finit par apercevoir la mouton, auprès d'une caverne, et immobile comme s’il eût été retenu. Il y alla pour savoir ce que c'était.

Au fond de la grotte était une belle fille qui lisait. Le pasteur s’approcha d'elle pour voir le livre. Et pendant qu’il regardait, la belle fille se leva et dit :

« Voilà cent ans que je suis retenue dans cette grotte par la malignité des Eren-Sugués. Dieu soit loué de m'avoir délivrée ».

Le pasteur et la belle fille descendirent ensemble de la montagne et ramenèrent le troupeau à son maitre. La belle fille avait, depuis cent ans, reçu assez d’héritages pour être un beau parti et le pasteur l’épousa. »

                                                                              Version basque (version originale)

Baçutuçun hirour anaye. Egun batez merkhatialat phartitcen tuçu, çaharrena lehenic abiatcen duçu maxahes cargaturi. Bidia gainti jouayten celaric batcen dicu emaste chahar bat. Emaste chaharrac erraiten dioçu :

« Nouat jouaiten his ?

— Merkhatialat.

— Cer duc saltceco ?

— Adar.

— Adar balinbaduc, adar salac ».

Merkhatiala heltu cenian, mouthico harec ediren ciçun bere çaria adarres betheric.

Biguerren anaya abiatcen duçu sagarres cargaturic. Batcen dicu harec ere ber emaste chararra. Ergela chaharrac errayten dioçu bari ere :

« Nouat jouayten his ?

— Merkhatialat.

— Cer duc saltceco ?

— Apho.

— Apho balinbaduc, apho salac ».

Merkhatiala heltu cenian, garia aphos hetheric ediren ciçun.

Guero anaye gastena abiatcen dugu frutus cargaturic. Seculaco emaste chaharra harec ere batcen diçu. Hari ere errayten dioçu:

— e Nouat houa ?

— Merkhatialat.

— Cer duc saltceco ?

— Frutu.

— Coumbana ?

— Jour nahi baduçu emanen deyçut coumhayt douhagnic.

— Estiat beharric, eta hire boronthate hounaren sari, thotça hirour gayça : Servieta bat, asqui duquec borren hedatcia, jateco nahi tianac oro ukhenen tuc ; tchulula bat, hori sona eia jinacico tuc khantiala nahi tianac oro: nabela bat, hori idoqui eta bure gran nahi tianac ehoren tuc ».

Mouthicoua jouayten duçu alaguera bere hirour gaicequi. Nahi cen beçala bici çuçun eta ihouren etçuçun loxa. Harec eguiten çutian miracuilles mundia estonaturic çuçun.

Herri hartan baçuçun naussi hanits aberax cen bat. Naussi harec galtcen ciçun bero saldotic egun oros bari bat. Etçaquiçun cer eguin. Mouthico hura hartcen diçu mithil eia igorten digu artçain.

Mendialat jouan denian artçagna jarten duçu lo. Iratçar ondouan, ulhuna abantçu beytcen, tchulula joiten diçu aia hain sarri ahari saldoua tarrapatas jiten cioçu. Bena aharien artian ikhousten diçu jiten Eren-Sugue ikharagarrri bat. Nabela ide” quiten dzu berhala eta Eren-Suguia baratu çuçun hain sarri hilic. Guero etcherat jouayten duçu bere saldouarequin.

Arratsen naussiac khountatcen tiçu ahariac eta ikhousten diçu batere etcela falta.

Bihamenian, eguna lo igan ondouan, artçagnac guisa berian joiten diçu tchulula. Ordian ere ahariac oro jiten ciotçu, bena aharien arian besperaco Sugvia beno hanitches handiago bat, hirour buruequi, ahouac çabalturic, ikhusten diçu jiten. Berhala nabela çabaltcen diçu eia Eren-Suguia han berian hil çuçun. Artçain hori jouaiten duçu etcherat bere saldoua osoric.

Hirourguerren egunian jouaiten duçu mendialat. Ordian tchulula jo oundouan entçuten diçu herox bat durunda beçalaco bat. Ikhousten diçu mendia behera jiten eyherarria beçalaco bat. Houa ugun Eren-Suguia biribilcaturic jitin unguruca. Nabela idequiten diçu eta Suguia hil çuçun berhala. Bere saldotic hati bat falta cuçun. Soguiten diçu gagneco aldialat eta ikhousten diçu aharia arphe handi baten khantian marracas. Jouaiten duçu bara eta aharia libratcen diçu.

Arphiaren solan ikhousten diçu andere eder bat iracourten.

Huillantcen cioçu eta so eguiten dioçu ea cer Jluburu cian. Andere eder harec erraiten dioçu iracour deçan harec ere amigni bat. Hasten duçu iracourten eta nement baten burian andere ederrac jeiqui eta erraiten dioçu : « Baciçun ehun ourthe heben nintçala Eren-Suguec incantaturic ; jincoua dela laidatu ! oray libre nuçu ».

Andere eder houa çuçcun mouthico houa egoiten cen etchenco prima bat. Etcherat jouan çutuçun algarrequin eta combayt egunen burian algarrequi escountu çutuçun.

Récité par Pierre Espel de Sainte-Engrâce, transcrit par M. Constantin.

                                                                                       Remarques de l'auteur

Cf. Webster, (The seren-heuded serpent). Les analogies, assez lointaines, sont dans la première partie du conte. Trois frères quittent successivement la maison pour entrer en service. Une vieille demande aux deux aînés une part d'un gâteau que leur mère leur a donné à leur départ. Ils la lui refusent brutalement et sont mangés par des ours. Le troisième offre le gâteau tout entier, et la vieille lui fait don d’une baguette dont un seul coup donne la mort. Les ours sont tués et le jeune homme devient le maître de leurs richesses. — La seconde partie est l'épisode du dragon du conte du Pécheur et ses fils.

Pour le troupeau qui perd une tête tous les jours, on le voit dans Chambers, Jock et ses pipeaux.

La conclusion, obscure et vulgaire, ne répond pas au ton leste et dégagé de l'introduction, que reproduit un conte de M. Sédillot : La princesse aux pêches. Dans le conte breton, la vieille femme donne au garçon charitable une petite baguette magique qui ne peut servir que trois fois. Îl s'en sert pour venir à bout de trois épreuves après lesquelles il épouse la fille du roi. La seconde partie se rattache au type des six compagnons qui viennent à bout de tout.

Jean-François Cerquand, La nappe nourricière, la flûte et le couteau enchantés dans Légendes et récits populaires du Pays basque, quatrième partie, Librairie de la Société des Sciences, Lettres et Arts, Pau, 1875.

Site archive.org, consulté le 28 janvier 2026 : https://archive.org/details/lgendesetrcitsp00cerqgoog/page/n245/mode/2up

Version française (traduction), p. 118-121 (402-405) : https://archive.org/details/lgendesetrcitsp00cerqgoog/page/118/mode/2up

Version basque (version originale), p. 185-187 (498-501) :

 https://archive.org/details/lgendesetrcitsp00cerqgoog/page/184/mode/2up

Si vous connaissez des représentations iconographiques de ce conte, n’hésitez pas à me contacter pour me partager vos références.

Vous trouverez l’intégralité du recueil Légendes et récits populaires du Pays basque sur archive.org : 

https://archive.org/details/lgendesetrcitsp00cerqgoog/page/n7/mode/2up

Je vous recommande vivement l'article de Bilketa (Portail des fonds documentaires basques) sur les Légendes et récits populaires du Pays basque de Cerquand : https://www.bilketa.eus/decouvrez/documents-remarquables/legendes-et-recits-populaires-du-pays-basque

Lecture du conte :

La nappe nourricière, la flûte et le couteau enchantés par Rébekah Palbär sur "L'Oiselle emplumée" :

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Version française (traduction)